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Le 12 janvier 2010, un séisme de 7,3 sur l'échelle de Richter dévastait Haïti, faisant plus de 220 000 morts.

Quatre ans plus tard, des milliers d'Haïtiens quittent leur pays, faute de travail et de conditions  de  vie  décentes.  Beaucoup  choisissent  le  Canada  ou  la  France.  Autre  destination  prisée : le Brésil, où se sont déjà installés 21 000 Haïtiens. Voici leur histoire.



Chapitre 1: L'arrivée au Brésil



Charles, Jean-Pierre et Jeannise ont tout laissé derrière eux, à Haïti. Ils ont remis leur destin entre les mains de passeurs. Des trafiquants qui leur ont demandé en moyenne 3000 dollars pour parcourir clandestinement 4000 kilomètres à partir de Port-au-Prince, en passant par la République Dominicaine puis le Panama, l'Équateur et le Pérou. Comme eux, plus de 21 000 haïtiens seraient entrés clandestinement au Brésil ces quatre dernières années, selon les données du Ministère de la Justice. Pour certains, le voyage a duré plus de trois mois. Beaucoup racontent avoir été volés, humiliés par les passeurs et par la police de certains pays.

Depuis le séisme de 2010, le gouvernement brésilien a décidé d'ouvrir les portes du pays aux Haïtiens en difficulté en leur fournissant visas et permis de travail. Pour contourner les longs mois d'attente de documents qui n'arriveront jamais à l'ambassade de Port-au-Prince, les Haïtiens prennent la route clandestinement, poussés par leurs aspirations à de meilleures conditions de vie. Ils ont deux mots à la bouche : travail et études.





Première étape sur le territoire brésilien au terme de leur long périple : Brasiléia, petite ville située à quelques kilomètres des frontières péruviennes et boliviennes, au fin fond de l'État d'Acre, région isolée et peu développée au nord du pays. Sur place, le gouvernement local a mis en place un centre d'accueil pour réfugiés. La structure est installée dans un grand hangar, vestiges d'un ancien complexe sportif déserté. Les baies vitrées ont disparu, laissant l'air libre passer. Au cours du seul mois d'avril 2013, 1300 immigrants ont dormi dans le local censé pouvoir accueillir 250 personnes.



Logement insalubre

Le gouverneur d'Acre a eu beau décréter la situation d'urgence sociale dans la ville, rien n'a changé dans le centre. Chasses d'eau hors service, douches bouchées… L'insalubrité des lieux est fortement critiquée par les étrangers de passage. « Les Haïtiens dorment les uns sur les autres dans une chaleur épouvantable, sur des morceaux de mousse qui furent un temps de petits matelas, en plein milieu des chaussures et autres affaires de tout le monde. La zone où se trouvent les toilettes est inondée d'eau fétide, il n'y a pas de savon pour se laver les mains et tous ceux avec qui nous avons parlé se plaignent de douleurs abdominales et de diarrhées. Beaucoup passent des mois dans ces conditions », décrivait en août 2013 João Paulo Charleaux, responsable de l'ONG brésilienne Conectas Direitos Humanos.



« Il y aura à manger pour tout le monde »

Le nombre d'immigrés hébergés par le centre a été multiplié par cinq entre 2011 et 2013 ; la nourriture, qui dépend de subventions publiques et de dons populaires, est vite devenue insuffisante.

Entre septembre 2012 et février 2013, plus aucun repas n'était distribué dans le local. Les Haïtiens ont dû manger ce qu'ils trouvaient dans la rue. Le gouvernement local n'a réorganisé une distribution de nourriture qu'à partir de février 2013 en contractant un partenariat avec une entreprise qui vend des plats pour 1,30 euros. Des bagarres ont souvent lieu entre les Haïtiens, comme l'explique le responsable du logement Damião Borges.

Damião Borges, « le grand frère »

Damião Borges travaille pour Secrétariat de la Justice et des Droits de l'Homme de l'État d'Acre. Il supervise le centre d'accueil des réfugiés de Brasiléia depuis 2010, quand les Haïtiens ont commencé à arriver.

A n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, il accueille au mieux ces immigrés dont l'histoire, petit à petit, devient aussi la sienne.

Petits boulots

Au moment de leur arrivée sur le territoire brésilien, les Haïtiens sont le plus souvent sans un sou en poche. Pour quitter la ville de Brasiléia et s'installer plus au sud, certains peuvent compter sur le soutien de leur famille qui leur envoie de l'argent pour les transports. D'autres, moins chanceux, sont forcés de faire des petits boulots ou attendent d'être embauchés par une entreprise qui leur paiera le déplacement vers une autre ville du pays.

A l'intérieur du logement, on fonctionne au troc et chacun essaie de tirer son épingle du jeu. Ici, une femme vend des tranches de pastèques, là un coiffeur propose ses services. Petit à petit, les Haïtiens tentent de reconstituer la petite épargne volée pendant le voyage.

Quand les recruteurs viennent à Brasiléia

En avril 2013, le gouvernement d'Acre a inauguré une antenne du service national pour l'emploi à Brasiléia, afin de délivrer davantage de permis de travail.

Des entrepreneurs brésiliens voient d'un bon œil cette main d'œuvre bon marché qui afflue des frontières. Certains vont jusqu'au nord du pays pour trouver des employés qui travailleront dans l'industrie ou sur des chantiers. Rencontre avec deux chefs d'entreprise sur place.

Adieu, Brasiléia !

Une fois leur visa et leur permis de travail en poche, les Haïtiens peuvent enfin quitter l'État d'Acre. Certains s'en vont avec la certitude d'avoir un emploi, d'autres prennent la route vers le foyer d'amis ou des parents déjà installés dans le pays et qui pourront les aider à trouver un travail.

En pleine nuit, aux heures où les vols intérieurs sont les moins chers, l'aéroport de Rio Branco, capitale de l'État d'Acre, se remplit d'Haïtiens. Parmi eux, Billy et Charles se préparent à embarquer.

Photos

Chapitre 2: L'adaptation

Fin de journée à Varjão. Aux abords de la route centrale cabossée, des habitants boivent de la bière en terrasse et des jeunes se déhanchent sur un tube à la mode. L'ambiance et les bâtisses décrépies ont beau faire penser au Brésil de l'intérieur, Varjão ne se situe qu'à quelques centaines de mètres de Brasília, la capitale moderniste.

Une fois leurs nouveaux papiers en poche, les Haïtiens en exil ont laissé Brasiléia loin derrière eux. Certains rejoignent les entreprises qui les ont embauchés, d'autres partent pour les grandes villes, comme São Paulo et Rio de Janeiro. Ceux qui arrivent à Brasilia sont rapidement réorientés vers Varjão, en banlieue de la capitale, où se concentre la population haïtienne.

Là, les immigrés rencontrent Rosita Milesi, une religieuse qui gère l'Institut des migrations et des Droits de l'Homme. Avec son aide, ils cherchent d'abord un toit.



Attendre l'arrivée de la famille

Jeannise, la cinquantaine, est arrivée au Brésil seule et a décroché un visa permanent. Elle a déjà travaillé quelques temps en tant qu'employée de maison. Le reste de sa famille est resté à Haïti mais devrait la rejoindre. En mettant un peu d'argent de côté, elle a réussi à payer les frais de transports de son aîné. Lui aussi fait la route par l'intermédiaire d'un passeur. «J'ai vraiment peur. Je ne peux que prier Dieu pour que le voyage se passe bien », s'inquiète Jeannise.

A la poursuite du rêve brésilien

Une fois installés, trouver un travail s'avère compliqué pour ces immigrés qui parlent créole et non portugais. Heureusement, Sœur Rosita sert d'interprète avec les chefs d'entreprise.

Travail esclave

Certains entrepreneurs profitent de la précarité des Haïtiens pour les soumettre à des conditions de travail proches de l'esclavage. En juin 2013, 21 Haïtiens ont été découverts dans cette situation dans la ville de Cuiaba, à l'ouest du pays. Selon un reportage du site d'information G1, « ils dormaient dans des lits improvisés juste en face du logement prévu à leur effet. Certains d'entre eux étaient confectionnés avec des piles de canettes. A l'intérieur du logement, les chambres minuscules étaient bondées. Et les travailleurs étaient privés d'eau ».

Au sud du pays, dans l'État Rio Grande do Sul, le Ministère du Travail a du intervenir dans un conflit opposant immigrés et employeurs. Les Haïtiens protestaient contre des déductions abusives sur leurs fiches de pays.

Jeannise aussi s'est retrouvée dans une situation de travail proche de l'esclavage.

Nouveaux défis

Après avoir ouvert ses portes aux Haïtiens, le Brésil est confronté à des nouveaux défis face à l'arrivée incessante d'immigrés d'Haïti et d'ailleurs. Il faut réformer les lois sur l'immigration et créer de nouvelles structures d'accueil, selon Sœur Rosita.

Pour le pays, l'urgence est d'autant plus grande que la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques de 2016 attirent encore plus d'immigrés : des Haïtiens mais aussi des Africains, qui arrivent de plus en plus nombreux.

Photos

Équipe

Murilo Salviano
Reportage / Conception


Journaliste diplômé de l'Université de Brasília et de l'IUT de Lannion. Après plusieurs stages à TV Globo à Londres et Brasília, à Radio France Internationale (RFI) à Paris et au sein des rédactions de TV Brasil e TV Brasília/Redetv, je travaille maintenant pour la chaîne Globo News à Brasília.

Thiago Vilela
Conception graphique / Webmaster


Journaliste diplômé de l'Université de Brasília, je me suis spécialisé dans la création de sites internet, la photographie et le montage vidéo. J'ai étudié les Beaux Arts à l'Université de Porto avant de poursuivre une formation sur la suite Adobe.

Je travaille actuellement au sein de la Commission nationale de la Vérité, qui enquête sur les violations des droits de l'Homme commises entre 1946 et 1988 au Brésil.

Nolwenn Guyon
Reportage / Traduction


Journaliste diplômée de l'IUT de Lannion, j'ai passé l'année 2013 au Brésil, à Brasília puis à Rio où j'ai intégré le service vidéo de l'Agence France-Presse pendant trois mois. Spécialisée en journalisme web, je reste aussi solidement attachée au terrain ; c'est ce qui m'a poussée à faire des stages tant au service des nouveaux médias d'ARTE que dans plusieurs titres de PQR (Ouest-France, La Provence).

Remerciements

Fernando Oliveira Paulino (tuteur universitaire), Alexandre Bastos (retouche photo), Cassiana Umetsu (graphisme), Pedro Resende (aide sur le terrain à Acre), Vanessa Soares (aide sur le terrain à Acre), Thibault Danjou (time-lapses), Gurvan Kristanadjaja (collaboration).

Contato

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